Ce XXIe siècle est marqué par une modification profonde de notre rapport au temps, qui n’est plus perçu que comme accélération, vitesse, changements et urgences. À Mines Nantes, la sociologue Sophie Bretesché se place aux interfaces entre passé et avenir, là où mémoire et oubli portent un regard particulier sur le présent. Dans des contextes en mutation territoires et organisations  elle s’intéresse aux traces, ce qui nous reste du passé et permet d’envisager autrement la dialectique oubli-mémoire. Elle analyse le rôle essentiel de la mémoire collective et du récit partagé pour conserver son identité dans des situations de changements organisationnels ou de transformations technologiques.

Une société contemporaine marquée par la fuite du temps

Journée de la procrastination, journée de la lenteur, réapprendre à s’ennuyer… les expériences se multiplient pour tenter de ralentir un temps qui file entre les doigts. Elles traduisent un rapport au temps qui a éclaté, depuis le rythme simple de la nature à celui scandé par l’horloge de l’ère industrielle, conjuguant aujourd’hui accélération, mouvement et temps réel. Cette mutation est révélatrice du fonctionnement de la société contemporaine, où « ce qui est mobile se substitue à l’acquis, le flexible prend la place de l’établi, le transgressif évince le transmis », observe Sophie Bretesché.

La sociologue part de cette question simple : la perte du temps. Quelle est la dynamique de ce phénomène correspondant à la fois à une accélération et à une compression des temps de travail, de la famille et des loisirs, ces temps-objet reflets de nos pratiques sociales ?

Une raison souvent invoquée à cet emballement est l’implacable présence des nouvelles technologies arrivant dans nos vies de manière synchrone, et la demande effrénée d’une productivité toujours plus poussée. C’est là cependant une explication insuffisante, qui confond corrélation et causalité. La réalité est celle d’une somme de changements technologiques et managériaux permanents qui « empêche la consolidation de la connaissance et la constitution d’une expérience comme somme de savoirs » explique la chercheuse, qui enchaîne : « Bercé, dans une même unité de temps, d’éléments aux rythmes et cadres temporels distincts, l’individu se retrouve à la fois coupé de son passé et dépossédé de sa capacité à penser l’avenir. »

Pour comprendre ce qui se dessine et s’observe en réalité en creux, un rapport inédit au temps-histoire et à notre mémoire, la sociologue prend comme hypothèse que ce n’est pas tant l’accélération qui pose problème, mais la capacité d’une société à faire mémoire et à oublier. « Mettre la focale sur mémoire et oubli », accepter que « le présent reste habité par les traces de nos histoires passées », et saisir que « les processus de changement produisent des traces matérielles qui réinterrogent les formes de permanence du passé », font ainsi partie d’une démarche de reprise en main du temps.

Enquêter à la recherche de traces du passé

« Cette fuite du temps s’observe bien dans les organisations et les territoires en mutation », relève Sophie Bretesché, et c’est sur trois de ces terrains d’enquête qu’elle est partie à la recherche d’indices. Partant de « ce qui frotte, ce qui résiste, ce qui fait débat, des terrains sur lesquels personne n’arrive à oublier, ni à faire mémoire ensemble », elle cherche les traces qui sont les signes matériels et tangibles d’une intersection entre passé et avenir. Elle rencontre tout d’abord des cadres confrontés à des flux d’informations impossibles à réguler, puis une organisation qui a changé trois fois d’organigramme en dix ans. La sociologue conduit des entretiens avec les protagonistes et permet ici de mieux comprendre les activités des cadres, et révèle là que les métiers ont malgré tout persisté, empruntant des voix de traverse. Une troisième enquête menée auprès des voisins d’une ancienne mine d’uranium lui fait rencontrer les témoins d’une époque révolue. Des déchets autrefois utilisés par les riverains sont à présent montrés du doigt pour les risques qu’ils comportent. Ces traces matérielles sont également celles d’une époque contemporaine où l’on fustige le risque.

Dans les trois cas, l’enquête sociologique prend part aux intrigues des acteurs, en étant conduite sur de longues durées. Là où habituellement le sociologue présente ses résultats d’enquête sous forme d’un récit cohérent à base d’hypothèses et d’interprétations, le sociologue du changement ne reconstitue pas a posteriori une histoire, mais analyse le mouvement et la manière dont les hommes en société construisent leurs temporalités, le récit sociologique devenant alors un dispositif de médiation temporelle.

Ces différentes études de terrain démontrent qu’il est nécessaire de « remettre du temps au temps ». Il s’agit d’une demande sociale, « de dégager du sens, de se réapproprier les savoirs et leur donner du sens à partir de l’expérience vécue. » Un autre résultat émerge : derrière les mouvements apparents, les changements répétés, existent des formes de permanence qu’on a tendance à oublier, des formes d’organisation. Et la résistance au changement, aujourd’hui stigmatisée, pourrait finalement avoir des vertus positives, car elle traduit une culture fortement ancrée, appuyée sur une identité collective dont il serait dommage de se priver.

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Le récit construit une juste mémoire collective

Ces travaux ont amené Sophie Bretesché à piloter à Mines Nantes la chaire « Risques émergents et technologies : de la gestion technologique à la régulation sociale » créée début 2016. Forte de dix années de recherche entre le département de sciences sociales et de gestion et les laboratoires de physique et de chimie de Mines Nantes, cette chaire s’intéresse aux formes de régulation du risque dans l’énergie, l’environnement et le numérique. L’approche est originale en ce sens où ces controverses n’y sont plus envisagées sous le seul angle scientifique, car il s’agit bien de problèmes de société.

L’étude de l’acceptabilité sociale de l’atome sur différents territoires a montré par exemple que le rapport culturel au risque ne peut pas faire l’objet d’une norme valable pour tous. Si dans l’ouest les anciennes mines d’uranium ont été réintégrées dans une gestion industrielle ou agricole apaisée, elles font l’objet de moratoires dans le Limousin, où leurs espaces sont clôturés. C’est sur la longue durée que l’on collecte ces enseignements sur le rapport au risque. Ici, les structurations initiales du foncier apportent des explications mettant en lumière des histoires différentes qu’il est nécessaire de reconstituer en récits.

Isolées, les traces relevées pendant les enquêtes ne constituent en effet pas encore des mémoires partagées. Elles ne sont que des perceptions individuelles, fragiles de leur manque de passage au collectif. « Nous ne nous souvenons que parce que notre entourage y contribue », rappelle la chercheuse, poursuivant : « le récit s’inscrit alors comme la recherche de la juste mémoire ». Dans un avenir plein d’incertitudes, dans « une société liquide diluée dans le mouvement permanent », c’est la construction nécessaire de récits collectifs – et non de storytelling – qui autorise à se projeter.

La chercheuse, qui aime être aux interfaces de différents mondes, se réjouit de l’instant où les traces font peu à peu place au récit, où les fils d’histoires parfois dissonantes commencent à faire sens. Le récit incarné qui en découle est le contrepoint créé à partir des mélodies recueillies des traces matérielles : « On s’accorde enfin sur une histoire partagée », presque un nouveau bien commun qu’on s’offre.

Attirée depuis longtemps par les grands récits d’époque, Sophie Bretesché exprime une envie : celle de traduire et partager ces expériences, ces temps et ces clés de compréhension multiples, ces vécus des changements en cours, sous des formes aussi variées que le webdocumentaire ou le roman.

 

 

Sophie Bretesché est enseignant-chercheur en sociologie à Mines Nantes. Responsable de la chaire régionale « Risques, technologies émergentes et régulation », elle est codirectrice du Programme Fédérateur NEEDS (Nucléaire, Énergie, Environnement, Déchets, Sociétés) et coordonne le volet sciences sociales de la Zone Atelier CNRS « Territoires Uranifères ». Ses recherches concernent le temps et les techniques, la mémoire et les changements, les identités professionnelles et les trajectoires des entreprises. Auteure de 50 contributions dans son domaine, codirectrice de deux ouvrages, « Fragiles compétences » et « Le nucléaire au prisme du temps », et auteure de « Le changement au défi de la mémoire », publiés aux Presses des Mines, elle intervient également à l’Institut d’Études Politiques de Paris dans deux Executive Master (Conduite du changement et Trajectoires dirigeantes).