Cet article est issu d’un numéro de ctrl +, la newsletter des grands défis : Enseignement : IA plus qu’à apprendre !
IA : à quoi bon apprendre ?*
On pourrait croire que l’arrivée massive des IA génératives constitue une rupture technologique. À l’échelle de l’ESR (Enseignement supérieur et Recherche), elle révèle surtout une rupture pédagogique. En quelques années, des outils capables de produire un texte, une explication ou un plan de révision ont bouleversé des pratiques fondées depuis longtemps sur la restitution des connaissances.
Et les usages confirment cette bascule. La récente enquête Conférence des Grandes Écoles (2025) montre à quel point l’IA s’est installée dans le quotidien des établissements : 75 % des élèves déclarent utiliser régulièrement des outils d’IA, quand 48 % des enseignantes et enseignants limitent encore leur usage à des pratiques occasionnelles, voire inexistantes. Les directions générales, quant à elles, affichent 62 % d’usages réguliers.
Que vaut un devoir scolaire si l’on ne sait plus distinguer la plume de l’élève de celle de la machine ? Faut-il interdire, restreindre, contourner ? Ou profiter de l’occasion pour réinterroger l’essentiel : qu’évalue-t-on réellement ?
Ces questions traduisent une réalité plus profonde : un besoin urgent d’adapter nos pratiques, nos repères, nos réflexes pédagogiques. Encore.
Car l’Humanité n’a pas attendu l’arrivée de l’IA pour craindre les conséquences des nouvelles technologies : de l’invention de l’imprimerie à celle de la calculatrice, toutes les révolutions éducatives (re)font émerger le risque de confusion entre accès à l’information et formation de l’esprit.
Force est de constater : ces outils n’ont pas supprimé l’apprentissage, ils l’ont transformé.
Ce que l’on observe, c’est une appropriation désormais rapide des outils IA dans les écoles. L’enjeu aujourd’hui est de structurer cette dynamique en outillant de manière plus souveraine et plus frugale, en formant, et surtout en donnant du sens aux usages.
Intelligence artificielle et éducation : Lucie Jacquet-Malo dans Le Grand JT de l’Éducation
*À lire sur le sujet : À quoi bon apprendre ?, Le 1 hebdo, N° 558, 27 août 2025.
L’IA pour un apprentissage « augmenté » ?
L’IA dans l’enseignement ne se résume pas à mettre des outils entre les mains des élèves : elle transforme notre manière d’apprendre, d’enseigner et d’évaluer. Des travaux de recherche menés en 2022 avaient déjà permis d’identifier 3 usages clés : soutenir l’apprenant ou l’apprenante, « augmenter » l’enseignant ou l’enseignante et éclairer la décision grâce aux données. Trois portes d’entrée qui dépeignent l’IA ni comme une menace, ni comme une baguette magique, mais comme un levier pour repenser les pratiques.
Utilisée avec intention, l’IA libère du temps pour les tâches où l’humain compte vraiment. Une étude McKinsey menée auprès de 2 000 enseignantes et enseignants dans 4 pays (Canada, Singapour, États-Unis, Grande-Bretagne) montre d’ailleurs que l’IA générative peut réduire leur charge de travail de 20 à 40 %. Un gain de temps qui ne vaut que s’il est réinvesti là où l’humain apporte une valeur irremplaçable.
L’IA n’est donc pas un raccourci pédagogique. C’est un révélateur : elle oblige les établissements à préciser leurs priorités, leurs attentes et leur vision de l’apprentissage et de l’enseignement.
Un outil à double tranchant : comprendre la fracture IA
La question de la fracture numérique n’est pas nouvelle : de nombreux travaux ont montré combien l’accès inégal aux outils et la formation creusent les écarts depuis des années.
L’arrivée massive des IA génératives grand public n’a pas seulement accentué ce phénomène : elle en a créé un nouveau. La « fracture IA », théorisée par Warschauer & al en 2023, désigne l’écart entre celles et ceux qui savent comprendre, interroger, évaluer et vérifier une réponse générée… et les autres.
Le corps enseignant est aussi concerné : beaucoup ne se sont encore jamais connectés à une IA générative par choix ou par crainte, même si la situation évolue rapidement.
Cette fracture ne se résume pas à un manque d’équipement. Elle touche un ensemble de compétences nouvelles : formuler une requête, interpréter une réponse, vérifier une source, exercer une pensée critique. Et ces compétences sont loin d’être maîtrisées de manière homogène. Entre celles et ceux qui expérimentent et celles et ceux qui préfèrent avancer prudemment, entre les publics accompagnés et ceux pour qui le chemin est plus solitaire, entre les établissements déjà engagés et ceux qui observent encore, les écarts peuvent se creuser si l’on n’y veille pas collectivement.
Comme beaucoup d’outils avant elle, l’IA redistribue les cartes. Ce qui ne change pas en revanche, c’est que l’on ne part pas toutes et tous avec le même jeu.
[QUESTIONS DE SOUVERAINETÉ]
À l’heure où l’IA s’impose dans nos pratiques professionnelles, la question de la souveraineté revient au premier plan : à qui confions-nous nos données, nos usages, nos dépendances ? Dans un écosystème où rien n’est neutre, comprendre qui contrôle l’IA devient un enjeu stratégique autant qu’éthique.
« On ne pourra jamais être 100% souverains… »
Dans la Grande interview de SMART TECH du lundi 24 novembre, Lucie Jacquet-Malo, décrypte l’usage croissant des IA génératives à l’université, les risques liés aux données et défend des outils plus souverains comme Mistral. Cette IA générative française (cc Arthur Mensch, Alumni Télécom Paris) bénéficie d’une véritable pertinence linguistique, d’un hébergement européen, d’une meilleure conformité à la RGPD, et ouvre la voie à une réduction de la dépendance aux Big Tech.
Au micro de Delphine Sabattier, elle souligne que l’indépendance totale reste un défi et que la clé réside dans une transformation raisonnée des usages.
Apprendre à l’heure de l’abondance : former les esprits
Ironie de l’histoire : alors que la technologie nous démontre la puissance de la lecture, le baromètre 2025 du Centre national du livre alerte sur la baisse du nombre de lecteurs et lectrices en France.
Car les IA génératives reposent sur un principe simple : elles apprennent en lisant des millions de textes. Chaque interaction, chaque mise à jour vient modifier leur architecture neuronale et enrichir ce réseau de neurones chargé de produire une forme de pensée. Une mécanique qui revient à imiter le fonctionnement de notre cerveau à la perfection, ou presque…
En savoir plus ? Lire l’article I’MTech : Quèsaco les réseaux de neurones ?
Il faut d’ailleurs le rappeler : les intelligences artificielles ont leurs limites. Elles se trompent, reproduisent des biais, omettent, simplifient, voire : tendent vers l’« effondrement » de leur modèle (ou comment les modèles d’IA, entraînés sur des données générées par d’autres modèles, finissent par perdre en qualité). Leur apparent brio n’efface ni leurs failles, ni notre responsabilité d’en faire un usage éclairé.
Sans formation, il est très probable d’avoir un accident, voire même de tuer, mais en apprenant à conduire et à respecter les règles, c’est un outil formidable qui offre énormément de possibilités. Le problème c’est que pour le moment, l’IA générative n’a pas encore son code de la route…
Christine Balagué, professeure en sciences de gestion, experte en IA et management à Institut Mines-Télécom Business School.
En savoir plus ? Lire l’article I’MTech : Derrière les prompts : les risques inattendus de l’IA générative
La leçon est magistrale :
- C’est la lecture, celle-là même qui nourrit les IA, qui est la plus à même de créer ces connexions fructueuses, qui rendent possible… d’autres apprentissages. L’effort n’est jamais perdu, bien au contraire.
- L’abondance d’information ne dispense pas d’apprendre : elle rend l’apprentissage plus essentiel que jamais. Plus les outils se perfectionnent, plus nous avons besoin de compétences humaines : structurer, analyser, douter, relier, créer.
L’IA ne doit pas capter le geste éducatif. Elle doit nous aider à le renforcer.
Surmonter la fracture
Pour réduire la fracture, des outils et des cadres existent déjà :
- la grille d’usage de l’Université de Sherbrooke, qui clarifie les attentes ;
- des espaces de ressources en ligne comme celui conçu par Jeff Van De Poël pour mieux évaluer avec l’IA ;
- des plateformes d’apprentissage interactives comme https://www.wooflash.com/fr/ ou https://www.nolej.io/fr ;
- l’AI Act, qui rappelle que l’éducation est un secteur à haut risque et impose la supervision humaine ;
- et surtout : des formations à la littératie numérique, à l’honnêteté intellectuelle, au discernement.
En savoir plus ? Lire l’article I’MTech : L’AI Act entre en scène
Mais pour la dépasser et que l’IA nous aide à atteindre un apprentissage « augmenté », quatre leviers s’imposent :
- Encadrer : poser un cadre clair, explicite, assumé : ce qui est autorisé, ce qui ne l’est pas, ce qui doit être signalé. Redonner de la confiance et de la visibilité.
- Former : former les enseignantes et enseignants, systématiquement. Former les élèves, dès la première année. Donner les clés du discernement, pas seulement les clés de l’outil.
- Outiller : utiliser des plateformes qui libèrent du temps pour l’accompagnement humain. Concevoir des ressources pédagogiques interactives. Favoriser des usages raisonnés, intégrés aux séquences d’apprentissage.
- Cultiver une culture commune de l’IA : pas de rejet crispé, pas d’enthousiasme naïf. Une posture de nuance : utiliser l’IA comme une modalité pédagogique parmi d’autres, et non comme une solution magique.
À l’Institut Mines-Télécom (IMT) , cette dynamique s’incarne dans de nombreuses initiatives : partenariats stratégiques, expérimentations pédagogiques, formations internes, programme Ambassadeurs « Osez l’IA », projets de recherche et participation active aux grands débats internationaux.
IA générative : sensibiliser, expérimenter, anticiper
Les 14 et 21 octobre 2025, l’IMT a lancé les premières sessions de formation à l’intelligence artificielle générative sur son campus de Palaiseau.
Objectif : offrir aux personnels de la direction générale et de Télécom Paris une culture commune sur l’IA, explorer ses usages, ses limites et ses potentialités, tout en posant les bases d’une stratégie souveraine, éthique et efficace.
Au programme : initiation au prompt engineering pour formuler des requêtes efficaces, découverte des outils IA adaptés aux besoins métiers, avec un focus sur Mistral, création d’agents intelligents pour automatiser certaines tâches métiers, et découverte des nouvelles façons de collaborer avec l’IA grâce à des outils comme COMET, le navigateur IA de Perplexity.
Dans la continuité, le séminaire annuel interne TANGENTE 2025 a prolongé la dynamique en reliant formation, retours d’expérience et réflexion sur l’impact de l’IA au travail et dans l’enseignement.
De la question du sens et des repères éthiques à la mise en pratique (pédagogie, fonctions support, souveraineté des données, accessibilité), l’IMT outille ses équipes pour faire de l’IA un levier responsable et utile.
[QUESTIONS DE SOUTENABILITÉ]
À l’heure où l’intelligence artificielle transforme profondément notre rapport à l’information, elle est aussi de plus en plus scrutée pour son impact environnemental. La réduction de l’empreinte carbone des modèles d’IA doit-elle pour autant se faire au détriment de la performance ?
Pas forcément. EURECOM, école filiale de l’IMT, en fait la démonstration en remportant un concours autour du développement d’une IA frugale pour lutter contre la désinformation climatique.
Redonner une voix aux premier•es concerné•es
L’enquête 2025 de la CGE met en lumière une attente forte : 88 % des enseignants et 82 % des étudiants souhaitent que leur établissement investisse davantage dans des formations et ressources autour de l’IA.
Comment imaginer l’avenir de l’éducation sans celles et ceux qui la vivent au quotidien ?
C’est précisément le pari du Grand Challenge Étudiant, mené par Inria dans le cadre du Partenariat mondial sur l’IA : associer les étudiantes et étudiants à la gouvernance de l’IA. Pendant plusieurs mois, ils analyseront des usages réels, formuleront des recommandations pédagogiques et politiques, et présenteront leurs conclusions à l’échelle internationale.
L’objectif : construire une transition éducative éclairée, inclusive et ambitieuse.
MACMIA : massifier les compétences IA à l’IMT. Dans le même esprit d’ouverture et d’appropriation collective, l’Institut Mines-Télécom déploie le programme MACMIA, soutenu par France 2030. Son ambition : massifier les compétences en intelligence artificielle dans l’enseignement supérieur, en faisant passer l’IA du statut d’expertise réservée à une poignée de personnes, à celui de levier pédagogique et professionnel pour tous.
En reliant l’IA aux réalités concrètes des métiers — industrie, services, santé, numérique — MACMIA contribue à ancrer cette transformation dans les pratiques, les formations et les usages du quotidien.
Une dynamique à suivre de près pour découvrir les actions, expérimentations et retours terrain qui façonnent l’éducation et les compétences IA de demain !
Un moteur d’émancipation
Former à l’ère de l’IA ne consiste ni à suivre la technologie à tout prix, ni à la tenir à distance. Il s’agit plutôt de retrouver le sens du geste éducatif, en l’adaptant à un monde où l’information circule plus vite que jamais.
Si l’IA redistribue les cartes, elle ne change pas l’essentiel : ce qui fonde l’apprentissage, ce sont les liens, l’effort, le doute, la curiosité — tout ce que les machines ne maîtrisent pas.
La transition en cours n’est ni simple ni linéaire. Elle exige du cadre, des formations, des outils responsables, une culture commune, un engagement collectif… et surtout du temps.
L’IA n’efface pas l’éducation. Elle nous donne l’occasion de la renforcer — et d’en faire, plus que jamais, un moteur d’émancipation.




